Chants d'Automne
Une chaise en fer, installée sur la terrasse d'un petit café parisien accueille en toute saison les gens de ses parages. Placée devant une table rouillée et courte anciennement verte dont la couleur s'évapore avec le temps. La brise d'automne caresse doucement pantalons, jupes, et vestes des clients, frôlant le fer, transportant chagrins, joies, rires et toutes sortes d'odeurs. Les feuilles aux couleurs vives se posent doucement, entraînées par le vent sur le cuir écorché du fer entamé de la chaise fine. Dans la triste allée du café, ne traînent que des gens nostalgiques, soutenant un quelconque chagrin ou porteurs d'une joie douce et sereine. Tardent également quelques saouls ou certains artistes, peintres ou musiciens à la recherche d'une ambiance calme et pour trouver l'inspiration en volant involontairement les souvenirs qui vivent au grès du temps dans la lourdeur de l'air. Et transmettant en musique les quelques sentiments simples qu'ils réussirent à capter.
Une femme, installée par le hasard, pareille aux autres, pris un café chaud dans la fraîcheur de la terrasse, pour noyer un chagrin parmis les tristesses portées par le vent. Ses élégants gants noirs portèrent la tasse brûlante à ses lèvres rougies par le froid. Son long manteau traînant aux pieds aux motifs emmêlés de la chaise abîmée se secouait avec fracas comme frustré de ne pouvoir parciper au mystérieux ballet aérien des feuilles mortes. Dans sa poche épaisse, quatre photos d'identités ratées et oubliées à l'instant même de leur enfouissement dans le pli rembourré reposaient en équilibre entre liberté et dépendance. L'air soulevant le dense manteau de fourrure, emmenant les images dans son bal enragé, emporta silencieusement les identités figées et anonymes dans le bal mystique des cris muets. Elle était une parmis d'autres, à laisser son odeur se mélanger avidement à celle de la vapeur encore tiède du café et à la moiteur de la brise, entamant le tango des feuilles qui tombent. Ses cheveux suivent le mouvement, s'enlaçant frénétiquement entre eux, caressant le souffle du temps. Les petits clichés se logèrent sous les feuilles mortes fatiguées de leur périple virevoltant.
L'automne. Un homme passait le dimanche, il s'asseyait au près d'un arbre aux couleurs de feu, en face du café dont la façade en bois semble garder ces lieux. Les vieilles tables toujours présentes par tout temps paraissent posséder des brides d'âme appartenant à chaque client. C'est à la recherche de ces présences que l'homme respire et écoute l'opéra du vent. Chaque personne laisse une partie d'elle dans ces lieux et l'homme sent les odeurs de café et des gens passés. Il hume leur présence et se nourrit de leur passage éphémère. Son pied heurte les quelques images perdues. La soudaine présence jusqu'alors portée par un contour flou pris une bordure plus nette. Chaque odeur, chaque changement de rythme du vent appartiennent à cette vision, à cette femme inconnue. Il l'imagine qui danse avec les graines de pissenlits qui tombent et suivent la course mélancolique de l'air. Il l'invente, la voit. Il sent une présence et il vit avec ces images égarées. Il tomba amoureux de la temporaire présence d'une passante. Toutes les semaines, il venait devant le café écouter les musiciens lointains, jouant en fonction du tempo furieux de la brise. S'accrochant aux brides de souvenirs pouvant appartenir à la jeune femme.
Mais dès l'arrivée de l'hiver, l'existence dansante disparu, le temps fit fuir odeurs et souvenirs. Les photos furent oubliées au pied de l'arbre, un dimanche, milieu novembre. L'amour de ces gens, emprisonné dans la mémoire des quatre photos, appartinrent alors aux racines du grand arbre, seul témoin de cette présence comme les autres.
L'amour. L'homme commande un café sur cette vieille chaise gelée. Il rêva longtemps à une pensée lointaine et oubliée, en contemplant le fredonnement des grands arbres dénudés et la valse des flocons. Comme si un appel silencieux tentait de se détacher du rock frénétique du vent d'hiver. N'ayant plus d'éléments pour se rappeler son amour passé et invraisemblable, il repartit pour ne jamais plus écouter le chant silencieux des gens de passage et des plaintes dansantes des musiciens perdus.